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Le beatmaker Marco PILLITTERI (Beat Matazz), devant son home studio auto-rénové. © ville de Tours - F. Lafite

Culture

Portrait de Marco Pillitteri

Portrait d’un musicien au-dessus des « flows ». Texte : Benoît Piraudeau

Publié le

Au tiers-lieu des Beaumonts, le beatmaker Marco Pillitteri (ps. Beat Matazz – https://www.instagram.com/beatmatazz/) se lance, aidé de Tourangeaux bénévoles, dans la construction d’un bateau de Loire aménagé en scène mobile flottante.
Portrait d’un musicien au-dessus des « flows ».
Texte : Benoît Piraudeau

Les pulsations élémentaires

Con te partirò / Su navi per mari che, io lo so… » Ainsi chantait Edoardo Pillitteri aux fourneaux du Zafferano, rue de la Grosse Tour. Cuisine ouverte sur la salle, et pardessus la voix d’Andrea Bocelli et de Sarah Brightman, l’amoureux d’opéra rappelait qu’avec Sally, son épouse, il formait aussi un duo italobritannique. Il était né à Palerme ; elle était née à Malte, mais à chacun son île : Edoardo, le feu, servait d’excellents Lacryma Christi, vins cultivés à flanc de volcan ; Sally, l’eau, œuvrait à la rendre potable dans des écoles rurales du Laos. De ces deux natures généreuses était né Marco.

Le cinquième élément

« J’étais timide, raconte celui-ci, je cochais même toutes les cases de l’hyperactif avec troubles de l’attention ». « Dans la lune », le garçonnet est inscrit à l’école de musique, « activité comme une autre » pour garder les pieds sur terre. De ses 6 à 18 ans, la rigueur métronomique des percussions fait du rangement dans son « esprit bordélique » ; les baguettes, toujours plus éruptives dans leurs tremblements, plus fluides dans leurs déplacements, canalisent cette lave qui sourd en lui. Peu importe désormais si, tête en l’air, il perd le fil, il se raccroche à ses fils, courtes improvisations entre deux phrases musicales. Marco a trouvé son élément : le rythme (beat, en anglais).

« De la génération Game Boy », il joue plutôt « au ménestrel » et de sa besace sort « une petite boîte à rythmes ou ma darbouka qui me suivait partout », heureux de voir les copains pour « fabriquer des cabanes dans un sous-bois » ou « des radeaux en bambou pour rejoindre une île sur la Loire ». Après le bac, c’est à Bourges qu’il s’arrime, à son Conservatoire et son école des Beaux-Arts, associée à l’Institut international de musique électro-acoustique (IMEB). Entre art sonore et performances, il oscille d’une cave médiévale à l’autre : « Dans cette ville, tout (et n’importe où) se construit ensemble dans une ambiance hyper rock’n’roll ». Il y fait la connaissance du claviste Stephen Besse, dit Le Poulpe alors qu’il s’adonne au beatmaking.

« Fusion de “jazz” et de “mattaz” (matters en argot), son nom de scène Beat Matazz le clame plus fort encore : « Le rythme compte ». Comme lui née en 1988, sa MPC* Akaï le suit partout. Ce tout-en-un (séquenceur et échantillonneur) permet d’infinies combinaisons musicales, comme à « tous les pirates sans culture musicale dite « classique » de piller le répertoire jazz et funk et de recycler le passé pour en faire un nouveau courant ».

Vocodeur, synthétiseurs, looper… Marco « s’auto-outille », cerné bientôt par les machines. Pourtant, jamais devant elles « comme devant la chambre du Roi » il ne s’incline, si ce n’est pour frapper les pads de sa MPC comme un batteur, ses fûts.

La grande boucle

L’enfant du Val de Loire prévient : « Se couler dans les limbes de la technologie, déracine et assèche l’esprit », au contraire du temps passé « à admirer la maçonnerie d’un château ». C’est « au pied du mur » qu’il se reconnaît : en compagnon bâtisseur et itinérant d’un son « qui envoie du lourd », il n’hésite pas « à renoncer au confort pour le dépassement de soi » et donne à tout ce qui l’anime les dimensions d’une « odyssée de l’espace ».

Ainsi, à 20 ans épris d’une jeune Polonaise, le jeune Tourangeau lui écrit certes moins que Balzac à sa Comtesse Hanska, mais il échafaude de la rejoindre à vélo ! Sa muse le prévient qu’aux dates prévues, il la manquerait. Trop tard, il est déjà parti ! « Embrasser une épopée, éprouver physiquement le terrain » en vaut toujours la peine. Parti d’Orléans, il gagne le cœur de Berlin. Deux ans plus tard, Beat Matazz y retourne avec Le Poulpe. « Réputée mondialement pour son influence électro », ils y fondent Funktrauma : « Funk, pour les ondes et “traumen” en allemand, pour “rêver”. » Leur premier concert a lieu à Mauerpark, coupé jadis en deux par le Mur de Berlin. Si le duo se sépare après une centaine de dates et d’innombrables premières parties (Hocus Pocus, Caravan Palace, Shaka Ponk, Ceux qui marchent debout), Marco ne rompt pas avec Berlin, il y retourne chaque année à l’occasion du Sample Music Festival, battle mondial de beatmaking.

Le batteur batelier

Aujourd’hui, avec son association Systemic, « porteuse de projets de culture en nature », il bâtit, « entouré de bonnes âmes », une toue cabanée, ambitionnant d’en faire « une scène mobile flottante ». Le « boatmaker » ira ainsi « sur les fleuves de France et d’Europe en prêcheur culturel », se gardant bien de dire “c’est ça, la voie” à prendre ». La sienne, c’est la Loire, « dépourvue de violences idéologiques et libre de laisser fleurir ses impulsions ». Au Temps Machine, remixant Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss, Marco s’est autrement raconté, moins en citant le poème de Nietzsche, qu’en illustrant sa « philosophie de l’action » : une volonté de puissance au service de la vie, qu’elle soit sonore sur scène ou silencieuse en dehors, tournée « vers la matière réelle, concrète et tangible, comme la pierre et le bois ». « Comme le troglodyte que je réhabilite, avoir auto-rénové une cabane pour en faire mon studio est l’une de mes grandes fiertés personnelles ». Ces mêmes mains l’ont fait vice-champion du monde de beatmaking à Berlin, en 2021, l’année où le rideau de fer tombait définitivement sur le Zafferano (« safran », en français). Variation subtile, homonymie parfaite : le safran désigne cette partie du gouvernail qui orientera son « Beat Boat ». À l’heure de se dire au revoir, Marco, « su navi per mari », a déjà mis les voiles.

Chantier participatif de construction LE SON DES VOILES ouvert à tous.te.s du 20 janvier au 31 mars 2025 aux tiers-lieu Les Beaumont à Tours.

+ d’infos sur facebook : compagnie SYSTEMIC et sur icisystemic@gmail.com

Avec le soutien de la ville de Tours, Low Tech Touraine, La Set

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